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Starmania : les souvenirs d'une serveuse automate

Starmania : les souvenirs d'une serveuse automate

Si on me demandait quel est le meilleur album francophone ever à avoir été produit, je répondrais le premier de Starmania, qui a plus de 40 ans aujourd’hui. En 1978, j’écoutais l’œuvre de Luc Plamondon et Michel Berger avec mes oreilles d’enfant. Aujourd’hui, surprenamment, la réalisation me semble aussi brillante, funky, futuriste et prenante. Que j’aurais aimé voir le spectacle musical qui a eu lieu pour la première fois à Paris le 10 avril 1979! Et Dieu que j’aurais aimé être un petit oiseau pour voir les quelques semaines de répétitions de ces artistes qui ne pouvaient se douter, à l’époque, du succès que cette comédie musicale allait avoir!

Heureusement, Fabienne Thibeault vient de publier ses souvenirs de ce moment charnière dans le livre Mon Starmania, par la première serveuse automate. Celle qui amorçait sa carrière (Plamondon l’a remarquée en 1975 alors qu’elle chantait à Québec après avoir gagné le premier prix de la chanson de Granby) est devenue la première serveuse automate. Imaginez… La première à chanter Le monde est stone avec ses lunettes de métal, ses grandes jupes et ses rondeurs, comme elle l’écrit elle-même. Fabienne Thibeault raconte en ces pages les moments qui lui sont revenus comme des bulles qui surgissent d’un lac profond.

C’est dans un resto de Corse, en France, sous un soleil plombant, que l’auteure-compositrice-interprète québécoise nous a piqué une jasette!

Fabienne, vous vous êtes remémoré plusieurs souvenirs de cette époque grâce aux… réseaux sociaux?

Avec les 40 ans de Starmania, ce n’est pas évident de se souvenir de tout! J’ai fouillé dans ma mémoire, j’en ai parlé à plusieurs personnes, j’ai rencontré aussi plein de gens grâce aux réseaux sociaux: des gens qui étaient dans la salle en 1979, et qui avaient 8, 9 ou 30 ans à l’époque. Ils m’ont donné leurs impressions et c’était très sympa. J’ai évidemment rencontré Luc Plamondon, Nanette Workman, j’ai aussi échangé avec des artistes français qui étaient dans la troupe, mais je n’ai pu malheureusement m’entretenir avec Michel Berger et Daniel Balavoine, qui sont décédés. Puis France Gall, puisque je n’ai pas beaucoup de contacts avec elle, je ne l’ai pas rencontrée non plus! Le livre, c’est vraiment de raconter mes souvenirs, mes anecdotes, et ce, même si c’était un peu sous une forme désordonnée. Il y a eu beaucoup de journalistes et romanciers qui ont écrit sur le côté historique de Starmania et j’avais plutôt le goût d’en faire quelque chose de très personnel et affectif!

Pourquoi dites-vous que rien ne vous destinait à devenir Marie-Jeanne, la serveuse automate?


J’ai été élevée dans une famille simple, à Charlevoix. Mon père était entrepreneur (artisan maçon), maman était mère au foyer, je suis une petite fille de cultivateur et chez moi, tout le monde chantait en chorale: mon père grattait la guitare, ma mère avait «l’oreille musicale» et je chantais en harmonie vocale. J’ai fait des études à l’Université de Montréal en sciences de l’éducation et je n’avais pas vraiment l’intention de faire une carrière de chanteuse! Je chantais avec mes copains dans les petits cafés à l’époque des Séguin, Harmonium et Paul Piché, tous des gens qui n’avaient pas tellement la mentalité du star système dans les années 1970! Je n’avais pas vraiment l’envie de devenir une vedette et de faire partie de la grosse machine, je n’ai jamais passé d’audition, jamais envoyé de cassette, ce n’était pas dans mes intentions… mais la vie en a décidé autrement et après mes études universitaires, j’ai fait le métier de chanteuse et ça m’a beaucoup plu!

Vous racontez que le metteur en scène Tom O’Horgan ne vous a presque pas donné de directives pour construire le rôle. Autre chose l’occupait?

Ça m’a un peu frustrée, je dois le dire (rires)! On n’a pas répété très longtemps pour le spectacle, car il y avait des conditions qui n’étaient pas évidentes: un metteur en scène américain, des artistes québécois et français – on s’appréciait, mais on ne se connaissait pas vraiment à l’époque. Il y avait aussi une différence de statuts entre les artistes, d’un côté il y avait France Gall qui était une grande star du moment et la femme de Michel Berger, il y avait l’icône Diane Dufresne qui avait déjà conquis un grand public, et Daniel Balavoine qui commençait à avoir une belle carrière! Moi, j’avais un personnage assez fort en lui-même, sympathique, bienveillant, et lorsque j’allais voir Tom O’Horgan, le metteur en scène, pour savoir ce que je devais faire ou comment je devais me déplacer, il me répondait chaque fois: «You are the character, do what you want!» Voilà, j’ai dû m’inventer… me démerder (rires)! C’était frustrant, je voulais qu’il me dirige et j’aspirais à faire un vrai travail avec ce metteur en scène, d’autant plus que le métier de la comédie musicale n’existait pas encore dans ce temps! On n’avait pas de formation en chant/danse/théâtre comme aujourd’hui, on était seulement nous-mêmes sur scène. Il faut dire que Tom était aussi en crise, car il venait de vivre une peine d’amour… et c’était vraiment un Américain pur et dur qui ne parlait pas français du tout. Alors ce n’était vraiment pas facile pour personne!

Comment le fait que France Gall, qui était la femme du compositeur de l’oeuvre, Michel Berger, compliquait-il les choses?


Ça nous mettait dans des positions un peu différentes… Elle n’était pas facile, France, mais en y repensant bien, ce n’était pas évident pour elle non plus, parce qu’elle prenait le risque d’être comparée à d’autres sur scène et peut-être d’avoir des critiques moins élogieuses. C’est vrai que lorsque tu es sur le même stage que Diane Dufresne, ça doit donner un peu la frousse. Diane, c’est quelqu’un qui est très puissant sur scène, qui a une personnalité forte, qui prend beaucoup de place et son personnage l’était tout autant. Quant à France, elle jouait un personnage, pardonnez-moi l’expression, «cucul la praline» (un peu stupide), en interprétant le rôle de la petite animatrice de télévision! En même temps, si elle n’acceptait pas le rôle et ne jouait pas dans le spectacle de son mari, ça aurait été un peu difficile à avaler! C’était une star alors tous les journalistes au début venaient vers elle et elle devenait l’élément promotionnel numéro 1 du spectacle dans la tête de la production. Je n’ai jamais vraiment eu d’atomes crochus avec elle, j’arrivais du Québec et j’avais la mentalité «on travaille tous ensemble» de chez nous, mais pas elle. France avait parfois des choses à faire et ne venait pas aux répétitions ou arrivait plus tard, elle ne voulait pas qu’on fume parce qu’elle toussait et après elle arrivait avec une clope au bec en voulant dire «Vous pouvez fumer maintenant!»… alors elle était un peu dure à suivre! France est une star depuis qu’elle est toute jeune, donc elle est habituée d’avoir des passe-droits. Et en même temps, elle avait une position à assumer. Je dois dire quand même qu’elle a fait beaucoup pour Starmania, parce qu’il fallait que le show fonctionne, il fallait vraiment que ça fonctionne: il fallait vendre des billets et elle s’est beaucoup impliquée pour faire des soirées, de la promotion, parler aux journalistes et aux grands noms de l’époque. Par contre, puisqu’elle était un peu psychorigide, dès que ça ne se passait pas comme elle le voulait, ça dérapait.

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Le rôle de Zéro Janvier n’était pas au départ promis à Claude Dubois, mais à un autre Québécois. Vous pouvez nous en parler?


J’avais confié à Luc que je voyais parfaitement Claude Dubois dans le rôle de Ziggy. J’aimais comment il chantait et je trouvais que c’était dans ses cordes! Finalement, c’est lui qui a chanté sur l’album Le blues du businessman, qui est devenu un méga hit autant en France qu’au Québec. Par contre, sur scène, c’est Étienne Chicot (qui était le chum de Véronique Sanson) qui a interprété le rôle de Zéro Janvier, parce que Claude avait de petits soucis de substances à cette époque et Michel Berger ne voulait pas prendre de chances avec son petit côté rock and roll. Au départ, Luc m’a raconté qu’il en avait parlé avec Gerry Boulet et qu’il lui avait répondu, sans avoir écouté la chanson: «J’aurais aimé, mais je ne peux pas, car j’enregistre un album avec mon groupe Offenbach, je ne peux pas faire quelque chose en solo!» Un peu plus tard, on était tous présents à l’ADISQ et Luc a confié en riant à Gerry: «Tu vois, c’est cette chanson dont je te parlais et que tu as refusée!» Mais Gerry connaissait déjà beaucoup de succès avec Offenbach à ce moment!
La chanson Les uns contre les autres a été écrite au départ pour le personnage que jouait Diane Dufresne, mais elle ne voulait pas la chanter. Pourquoi?

Elle a été écrite pour Diane et Claude en fait, avec ses «On s’aime, on se déchire, on s’attaque, on se désire!»: tu vois bien le côté ambivalent. Et Diane, comme je le raconte dans le livre, ne voulait pas chanter ce «slow plate» (rires)! Le temps passait et au dernier jour de studio, j’ai proposé de l’interpréter… Et en fait, si je n’avais pas osé ce soir-là, la chanson n’aurait pas fait partie du spectacle. Je trouve que j’ai bien fait! Quand ils ont sorti le disque en France, ils ont choisi cet extrait à lancer en premier alors j’étais aux anges.

Vous avez été près du processus de création de Luc Plamondon. Comment le décririez-vous?


Luc, c’est quelqu’un qui a vraiment un fort attachement envers ses interprètes! Il est très humble, humain, affectif et il fonctionne aux coups de cœur. Franchement, je l’adore! Il affectionne les Québécois, peut-être parce qu’on est moins «formatés», et il est très proche de ses interprètes… Il est aussi parfois très rock and roll et il regrette parfois des choses par la suite. Michel est un petit peu plus sweet, quoi!

Comment décririez-vous la relation de Luc Plamondon et Michel Berger?

Le départ de Michel a brisé le cœur de Luc! Ils étaient vraiment des partenaires de travail extraordinaires, somme toute très différents, mais aussi très complémentaires. C’étaient deux gars qui s’adoraient et Luc l’a toujours dit; ce fut une rencontre exceptionnelle entre ces deux-là! Ils avaient encore beaucoup de travail à faire, beaucoup de projets qu’ils auraient aimé mener ensemble, alors ça a vraiment été un déchirement.

Quel est votre plus beau souvenir de cette époque Starmania?

L’ensemble de tout ça et surtout le fait que ce sont des chansons que je continue de chanter aujourd’hui. Starmania n’a pas vieilli! Parfois, tu te retrouves à 65 ans avec des chansons un peu bébêtes, un peu enfantines, que tu n’as pas trop envie de chanter… mais, ce n’est aucunement le cas avec Starmania et c’est ça la beauté de la chose! Ce sont des chansons qui ont quelque chose d’éternel, qui sont hors du temps!

Vous êtes installée en France depuis une trentaine d’années, mais vous dites ne vous sentir chez vous nulle part. Pourquoi?

Je suis restée très attachée à Charlevoix, parce que je suis Charlevoisienne d’origine. J’ai la double nationalité française, mais là ou ailleurs, je me fais mon petit coin et je me sens bien un peu partout! Pour moi, Charlevoix, c’est mon ancrage affectif, Baie-Saint-Paul, Les Éboulements, le comté de Charlevoix, ce sont vraiment les racines. J’ai vécu à Montréal et j’aime beaucoup la ville! J’habite présentement Paris dans le 15e arrondissement, un endroit très sympa et agréable! Pas que je ne me sens chez moi nulle part, mais ça ne me dérange pas trop d’être quelque part ou ailleurs, à condition que je me sente bien et qu’il y ait des gens sympathiques. Aujourd’hui, je suis en Corse, il fait un soleil de plomb, j’ai fait un spectacle avant-hier avec ma troupe et on vient de finir de manger au soleil avant de prendre l’avion!

J’ai lu que vous enregistriez présentement un nouvel album, pouvez-vous m’en parler?

Je travaille sur un projet d’écriture depuis vingt ans, il est temps que ça s’achève (rires). C’est une sorte de fresque musicale historico-fantaisiste à propos d’une région française qui a une histoire très riche, qui s’appelle Val de Loire. J’ai été élevée chez mes grands-parents sur le bord du St-Laurent, alors j’aime beaucoup le fleuve la Loire!

Sinon, qu’est-ce qui s’en vient pour vous?

J’ai monté un spectacle qui s’appelle Hommage à Starmania avec une troupe de neuf artistes, chanteurs, comédiens et danseurs. On chante sur scène et le public chante avec nous, c’est super! Je fais aussi du théâtre (des comédies puisque j’ai un côté comique), j’anime à la radio… la vie est belle, quoi! À mon âge, je me dis que je dois profiter des années qui me restent pour faire des choses que je n’ai jamais faites ou que j’ai envie de faire. Ah! Enfin, Martin Duchesne sortira le 10 avril prochain un coffret CD de tous mes albums hors Starmania!

Le livre Mon Starmania, par la première serveuse automate, publié chez les Éditions Flammarion, est disponible dès le 28 mars en ligne (26,95$) et en librairie!

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